Conte de Noël - Fin de journée


Encore une heure et j’aurai fini ma journée. Les boutiques et le centre d’achats fermeront, je n’aurai plus qu’à ranger mon costume jusqu’à l’an prochain. Il en est temps : j’ai diablement chaud là-dedans. La barbe, surtout, m’incommode ; je devrais peut-être songer à laisser pousser la mienne, mais elle ne sera pas blanche et ne rencontrera pas les critères. Sinon, j’ai tout de même le physique de l’emploi : assez grand, bonne carrure. Par contre, un Père Noël avec un œil bleu, un œil brun, ça ne doit pas être très courant.

Pour l’instant, des retardataires s’affairent toujours à compléter leurs achats, il y en a que je reconnais d’année en année. Tiens, voici ma voisine avec ses deux petits bonshommes. La broue dans le toupet, les bras chargés, elle s’approche en me faisant un clin d’oeil entendu, espérant que ses marmots ne me reconnaissent pas. Je vais tâcher de bien déguiser ma voix. « Vous avez été sages les garçons ? Avez-vous aidé maman à décorer le sapin ? Tâchez de vous endormir tôt pour être en forme quand vos invités arriveront ! Y en aura-t-il beaucoup ? — Oh oui Père Noël, beaucoup, comme d’habitude ! »

Les lieux se vident peu à peu, bientôt les maisons s’empliront de monde, comme s’il y avait un vase communiquant entre le centre d’achats et les résidences. Pas la mienne, évidemment. Les enfants auraient bien voulu que je les accompagne à Cuba pour les Fêtes, mais rien à faire, pour moi Noël, c’est ici, pas sur la plage sous les palmiers. Je sortirai un repas congelé, ça va être ça mon réveillon, dans ma coquille vide… J’aurai sans doute le cœur gros, ce sont mes premières Fêtes sans ma Suzanne. Je vais essayer de trouver une émission de circonstance ; il y a bien la messe au Vatican mais mon ardeur religieuse a passablement diminué. Le 31 décembre a l’avantage de nous offrir les revues de fin d’année mais le 24… On verra. Les enfants vont sûrement m’appeler, il ne faudra pas que je leur laisse sentir mon vague à l’âme.

Enfin rentré ! Tiens, si je m’étendais un peu avant de manger, il me semble qu’un roupillon me ferait du bien. Pourvu que je ne rêve pas d’un bon repas de dinde avec Suzanne et les nôtres, le réveil serait cruel…

Voyons ! La sonnette ! Qui peut bien être à ma porte ? Ma foi, c’est la voisine et les deux petits. « Bonsoir, désolés de vous déranger. Les enfants ont quelque chose à vous dire. – Monsieur Paul, on vous a reconnu tout à l’heure, c’est à cause de vos yeux vairons. Maman nous a dit que le Père Noël était si occupé à commencer sa tournée qu’il vous a demandé de le remplacer. – Euh, oui c’est bien ça. – Elle nous a dit aussi que vous étiez tout seul pour Noël. Venez réveillonner chez nous. On trouve injuste que le Père Noël n’ait personne avec lui ce soir. Même si c’est pas le vrai. »

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