Entre les lignes


23 avril, Journée mondiale du livre et du droit d’auteur. Chez moi, c’est journée du livre tous les jours.

Assise au salon, devant la télé où se démènent des gens que je n’ai même pas envie de suivre. Je suis là simplement parce qu’à cette heure je n’ai plus l’énergie de faire autre chose. Mon esprit vagabonde, étalant entre l’écran et moi un rideau invisible et pourtant opaque qui m’isole dans une bulle où je me complais. Mon homme quant à lui se passionne pour le reportage diffusé. J’opine du bonnet lorsqu’il passe un commentaire, je rigole doucement lorsqu’il rit, je grogne un peu quand il s’insurge, je serais bien en peine de dire pourquoi…

Au bout d’un moment mes yeux, à l’instar de mon esprit, se mettent à vagabonder aussi. Ils ont tôt fait de se poser sur la bibliothèque, juste là, tout à côté de l’écran. Rigoureusement classés, me présentant leurs dos familiers que presque tous je reconnais même à distance, mes livres m’invitent à la rêverie, voire à l’évasion. Bientôt Robert Lalonde me convie à bord de son train quotidien. Sans hésiter je l’y rejoins. Je ne me prends pas pour la femme qui fuit, ni pieds nus dans l’aube, ni en chaussures italiennes. J’ai juste envie d’une virée atypique qui nous mènera en divers lieux sans logique aucune, sautant d’un ouvrage à l’autre sans retenue, bousculant l’ordre des pages, des chapitres, des époques et des genres. La Pléiade et le livre de poche fraternisent, Boréal et Gallimard se côtoient, sans hiérarchie aucune. C’est un voyage au cœur des villes de papier.

 Après une première gorgée de bière offerte par mon guide, celui-ci me signale que nous avons atteint Saint-Henri et qu’avec un peu de chance nous verrons Florentine sortir du Quinze Cents. Nous nous retrouvons ensuite à Paris, quartier de la Goutte d’or, juste à temps pour voir Gervaise entrer à l’Assommoir. Momo est là également, il y fait une course pour madame Rosa qui l’attend dans son appartement du sixième sans ascenseur. Il en redescendra pour affronter la bande de Grangibus et Tigibus déclarera que s’il aurait su, il aurait pâs venu. On entend résonner Emmanuel actionné par Quasimodo tandis qu’Esméralda danse sur le parvis de Notre-Dame. Robert d’Artois, quant à lui, se plaint comme toujours de sa tante Mahaut auprès de Louis X le Hutin.

Lors d’un arrêt, Paul embarque : il s’en va dans le Nord pour son travail d’été. Un détour par le Chenal du Moine et par la petite Patrie, nous voici à Kaboul où s’affrontent les cerfs-volants, emportant les rêves des enfants. À Port-au-Prince, l’odeur du café de Da nous enveloppe : elle flotte sur la conversation d’Emmelie Prophète avec Dany l’Immortel. Puis notre train dépasse la diligence de Boule de Suif et nous apercevons, abandonné dans un champ, un camion au yeux tristes qui pleure la désertion de son propriétaire, parti retrouver sa Marie. Et sa Ginette.

Au manoir de Gaspé, Philippe Aubert rédige ses mémoires, Marguerite complète ses Souvenirs pieux tandis que sous les combles, la petite Anne livre ses états d’âme à sa chère Kitty. Dans les jardins, le grand Meaulnes arrive pour le bal ; à son bras, la servante écarlate, évadée de son enfer.

Un coup de coude me ramène soudain à la réalité. « Hé, ho, t’es rendue où là ? À quoi tu penses ? -Euh.. à rien ! ».

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