Éric-Servule Fournier, mort jeune mais célèbre
PAR GASTON DESCHÊNES
« Ci-gît Frédéric Fournier, noyé le 6 juin 1831 âgé de 22 ans ».
Cette épitaphe au bord du chemin entre Amqui et Lac-au-Saumon a incité l’abbé Jos. D. Michaud à raconter le destin tragique d’un jeune arpenteur de Saint-Jean-Port-Joli dans ses Notes historiques sur la vallée de la Matapédia (Val-Brillant, La Voix du Lac, 1922).
Le jeune Fournier s’appelait en fait Éric-Servule. C’est sous ce nom qu’il a été baptisé à Saint-Jean le 24 décembre 1808 (au lendemain de sa naissance), qu’il a été parrain le 24 mars 1828 et qu’il a signé un Traité abrégé d’arpentage, document manuscrit resté inédit. Éric-Servule était le fils de Charles (1776-1836), lui aussi arpenteur et député de Devon de 1814 à 1824.
En 1830, tout juste admis à la profession d’arpenteur, Éric-Servule participe à la construction du chemin Kempt, entre Métis et Ristigouche. L’année suivante, il redescend en vue d’achever le travail. Arrivé au lac Matapédia, avec un groupe d’ouvriers, il attend en vain les Micmacs qui devaient leur apporter des vivres. Affamés, Fournier et trois hommes s’embarquent sur un radeau (un cajeu) de fortune pour se rendre à Ristigouche par le lac et la rivière Matapédia. Entre Amqui et Lac-au-Saumon, le radeau chavire et les quatre malheureux se retrouvent à l’eau. Les trois compagnons de Fournier échappent à la mort, mais Fournier est introuvable.
L’abbé Michaud raconte ainsi la suite :
« Plusieurs mois après, dit la tradition, des Sauvages qui faisaient la pêche et la chasse sur les bords de la rivière, à l’endroit où se trouve aujourd’hui la sépulture du jeune Fournier, trouvèrent un cadavre flottant sur l’eau, dans un remous de la rivière. Il portait au doigt une bague avec les deux initiales F. F. Les Indiens ne sachant trop si ce cadavre était celui de Fournier, et se doutant bien que cette bague servirait à son identification, essayèrent de la lui enlever. N’ayant pu y parvenir, ils lui coupèrent la main et la portèrent au curé de Rimouski, à cette date, Messire Thomas-Ferruce Picquart dit Destroismaisons. Celui-ci reconnut les initiales du jeune arpenteur et s’empressa d’avertir sa famille. Et, en attendant qu’on pût venir chercher le cadavre, il ordonna aux Sauvages de l’inhumer sur les bords de la rivière, à l’endroit où on l’avait retrouvé. Les parents de la malheureuse victime durent bien projeter de transporter sa dépouille mortelle dans le cimetière de sa paroisse natale, mais ce projet n’eut pas de suite, au moins dans les premières années. Aussi Frédéric Fournier dort son dernier sommeil, depuis quatre-vingt-dix ans déjà, sur les bords de la rivière Matapédia, au pied de la montagne, qui depuis cet accident a pris son nom ».
Le curé de Rimouski a-t-il mal interprété les initiales ? Était-ce bien le corps d’Éric-Servule ? Chose certaine, notre jeune arpenteur est bien mort dans cette rivière, comme en témoigne une note inscrite en marge de son traité (et reproduite par Arthur Fournier dans son Mémorial) : « ce cayer a été fait par Éric-Servule Fournier Arpenteur noyé à l’âge de 22 ans dans la décharge du lac Matapédia et enterré sur un de ses écors ».
« À cette époque, écrit l’abbé Michaud, tout événement quelque peu tragique avait son dénouement obligato dans une complainte, composée toujours par un barde populaire. Et l’on sait s’il y en avait autrefois de ces bardes, plus habiles dans le maniement de la hache que dans celui de la plume, mais qui ne paraissait pas s’en douter ? »
La mort de Fournier fait donc l’objet d’une complainte que l’abbé Michaud a recueillie chez des anciens de Val-Brillant. « Elle eut de la vogue à cette époque, poursuit-il, puisqu’ils [étaient] nombreux les vieillards des paroisses du fleuve qui la [savaient, en 1922], ou au moins, qui se [rappelaient] l’avoir entendu chanter autrefois. »
D’après l’abbé Michaud, la dernière strophe aurait été composée plus tard pour se moquer du père Fournier qui aurait négligé d’aller chercher le corps de son fils. En 1864, note-t-il, un frère du noyé vint exhumer ses restes, mais il ne trouva que quelques ossements et il décida de les laisser là, dans un enclos, avec une croix de fer portant l’inscription : « Ci-gît Frédéric Fournier, noyé le 6 juin 1831 âgé de 22 ans ».
Le monument Fournier à Amqui (photo Pierre Fournier).
La complainte de Fournier
I
Je pars avec répugnance
De la maison paternelle,
Le quinze de mai, dimanche,
Avec un grand naturel,
Seul avec le major Wolfe,
Ne voulant pas se laisser,
Pour aller à Restigouche
Conduire le chemin tracé.
II
Quand nous fûmes à Métis,
Au chemin débarrassé
Qu’on a fait moi et Francis,
La dernière année passée,
À Matapédia grand lac
Il nous a fallu camper,
En attendant des Micmacs
Les provisions annoncées.
III
Onze jours passés de même,
Presque rien de quoi manger ;
Nous étions devenus blêmes
Et de la peine à marcher.
Attendant par Ristigouche
Les provisions mentionnées,
Ne voyant plus de ressource,
Il a fallu avancer.
IV
Nous embarquons jusqu’à Wolfe
Dans les endroits dangereux,
Pour aller à Ristigouche,
Rien autre chose qu’un cajeu.
Et tous sont lassés de même,
Ont presque tous débarqué,
Excepté trois et moi-même,
Il a fallu continuer.
V
En arrivant à la chute,
Le cajeu a chaviré,
Les bouillons comme des buttes.
Les trois autres se sont sauvés.
Moi n’ayant pas eu la chance
D’avoir une branche attrapée,
Le six de juin, par malchance,
Le monde a fallu laisser.
VI
Vingt-deux années c’est mon âge.
J’ai déjà bien voyagé,
En différents arpentages,
Avec mon père, vous savez !
Déjà deux fois dans ma vie
Que la mort m’a menacé :
Par jaloux ou par envie
Me voilà donc achevé !...
VII
Jeunes gens qui croyez peut-être
Que la mort est éloignée ;
Comme vous, je croyais être
Sur la terre bien des années.
Trompé comme beaucoup d’autres,
Croyant toujours me sauver,
Vous apprendrez par les autres
Que je viens de me noyer.
VIII
Mon corps est à la voirie,
Exposé aux animaux,
Éloigné du Port-Joli,
À deux cents milles plus haut.
Chers parents, quelle est la peine
Que je m’en vais vous causer !
Priez pour mon âme en peine,
Puisque mon corps est noyé !
IX
Si mon corps était des piastres,
Vous verriez le père Fournier
Traverser bien d’autres lacs
Sans craindre aucun danger.
Mon cher père, craignant la peine,
N’a pas voulu se risquer
De venir à Ristigouche
Y chercher mon corps brisé !
Dans Chansons de voyageurs, coureurs de bois et forestiers (Québec, PUL, 1982), Madeleine Béland mentionne un dernier couplet recueilli dans la tradition orale :
Qui en a fait la complainte ?
Charles Fournier, ce bon garçon,
Étant assis à sa table,
Pleurant la mort de son enfant,
En se faisant des reproches,
C’est de l’avoir envoyé
Avec le grand maître Major
Finir le chemin tracé.