Fable printanière

Mai est arrivé, avec lui tout ce qui nous le fait apprécier : le temps qui se réchauffe, la feuillaison bien amorcée, les oiseaux revenus d’autres cieux. Et, lorsque, comme moi, l’on a la chance de côtoyer des eaux peu profondes, le chant printanier des grenouilles. Qui m’a inspiré cette fable.
Le héron, les grenouilles et les canards
Un héron en maître régnait
Sur l’étang aux mille quenouilles ;
Toujours hautain il méprisait
Ses humbles voisines, les grenouilles.
Fort imbu de son port altier,
De l’envergure de ses ailes,
L’oiseau chaque jour sans pitié
S’ingéniait à se moquer d’elles.
« De ce plan d’eau, l’ignorez-vous?
Vous n’êtes que le menu fretin ;
Vous vous cachez même dans la boue
Et jamais vous n’allez très loin. »
Mais les grenouilles laissaient glisser
Sur le marais les vils propos,
Tout en continuant de chanter
Soir après soir au fil de l’eau.
Un couple de canards un jour
Se pose en douceur sur l’étang,
Ayant choisi pour ses amours
Ce lieu bucolique et charmant.
« Un faste festin nous ferons
Pour célébrer nos épousailles ;
Tous nos amis inviterons
Et avec eux ferons ripaille. »
Flatté qu’on ait élu son gîte
Pour la tenue de l’événement,
Notre héron sitôt s’agite
En s’adressant aux deux amants.
« Laissez-moi être majordome
Pour annoncer vos invités,
Car je connais le décorum
Lors de telles festivités. »
En entendant sa rauque voix,
Ils lui disent : « Sauf votre respect,
Nous vous prierons de rester coi,
De simplement faire le guet. »
Et les invités le jour dit
Se sont rassemblés sur l’étang
Pour souligner, de leurs amis,
Le solennel engagement.
Puis les grenouilles, à la brunante,
Leur douce mélopée entonnent,
Si singulière, si envoûtante,
Que les convives les ovationnent.
Le héron admet, dépité,
Que ses voisines, dans la nature,
Pour leur talent sont estimées
Malgré leur modeste stature.
Trompeuses sont les apparences,
Mieux vaut talent que suffisance.
(Monsieur de La Fontaine, au Père Lachaise dormez en paix : ma fable ne fera pas ombrage aux vôtres).