La tempête à Lazare

Dans notre pays de neige et de poudrerie, l’hiver n’est pas terminé avant que la cruauté météorologique nous apporte quelques tempêtes tardives.
Nos pères s’amusaient à donner des noms à ces blizzards de fin mars ou parfois début avril. Fantaisies de mère nature.
Il y a donc la tempête de la Saint-Patrice, la tempête des Greniers, la tempête des Corneilles, la tempête des Sucres, la tempête des Poteaux. En 1971, c’était la tempête du Siècle et dans la région immédiate de Saint-Jean-Port-Joli, il y a la tempête à Lazare.
Les vents sont parfois influencés par la configuration de la région, montagnes et fleuve. Ils provoquent donc des mouvements de nuages propres à certains endroits. Cette tempête a la particularité de se lever vite sans avertissement et de s’apaiser aussi vite après quelques heures.
Lazare Chouinard exploitait une érablière aux confins de sa ferme dans le 2e rang de Saint-Jean-Port-Joli. Durant l’hiver 1918, il se rendait régulièrement porter de la nourriture à un « insoumis » 1 qui se terrait dans sa cabane à sucre. Au retour d’une de ces expéditions, le blizzard s’est levé si fortement que le cheval a perdu son chemin. L’air humide et glacial formait une couche de frimas sur la tête de l’animal. Lazare était perdu dans cette forte poudrerie. Il s’est réchauffé au flanc de la bête à qui il devait souvent déglacer la face. Désespéré, il a prié tous les saints du ciel et il a promis d’acheter une statue du Sacré-Cœur s’il sortait vivant de cette aventure. À la maison, on a allumé les cierges et on a sorti l’eau bénite. À la lueur du jour, la tempête s’est calmée et la maisonnée a vu arriver un Lazare fatigué et fier de la conduite et surtout de la chaleur de son cheval.
Pierrette, la petite-fille de Lazare se souvient des prières de son enfance récitées près de la statue du Sacré-Cœur qui trônait dans le coin de la cuisine.
1- En 1918, c’est la conscription. Pour éviter le service militaire obligatoire, quelques 18 827 Canadiens français, (on appelait ainsi les Québécois à l’époque), ont décidé de disparaître dans la nature vivant dans des camps de bûcherons ou des cabanes à sucre.
Louise Chouinard, Saint-Jean-Port-Joli