Transmission

On parle souvent de transmission, que ce soit celle des valeurs, des connaissances, du savoir-vivre, du savoir-faire. Elle vient d’abord de la famille, mais peut également naître de la rencontre d’êtres inspirants : enseignant, mentor, collègue de travail ou de loisir. De ce thème m’est venu le conte que je vous offre aujourd’hui.
Le compas dans l’oeil
«?Il a le compas dans l’oeil.?» La première fois que, toute jeune, tu as entendu cette expression à son sujet, effrayée tu as couru à son atelier au fond de la cour pour lui venir en aide, du moins pour constater les dégâts. Tu as vite réalisé que les deux yeux de ton père étaient intacts et son sourire en t’accueillant te rassura sur son intégrité physique. Interrogé, il t’a expliqué le sens de cette locution?; on ne t’y prendrait plus.
Tu es restée avec lui, juchée sur ton tabouret à l’observer travailler comme tu adorais le faire, en silence puisqu’un babillage immodéré le déconcentrait, voire l’agaçait. Tu te risquais parfois à poser une question : il appréciait ton intérêt pour son art, heureux de te transmettre ses connaissances à la mesure des capacités de ta petite personne.
Son père l’avait initié à l’ébénisterie durant son adolescence?; il en développa une véritable passion. Depuis, il consacrait tous ses temps libres à ce violon d’Ingres. Son atelier, bien équipé, était son antre et toi une des rares privilégiés autorisés à y pénétrer. Ainsi, émerveillée, tu voyais naître des meubles impressionnants, des objets délicats. Plusieurs se retrouvaient dans votre maison, d’autres agrémentaient les demeures de gens heureux d’acquérir des œuvres de cet habile dilettante.
En grandissant tu es devenue son assistante. Avec application tu mémorisais les noms des outils et tu les lui tendais à sa demande. À force d’observation tu en es arrivée à anticiper ses mouvements, lui présentais celui dont il avait besoin avant même qu’il ne le réclame. Fière comme un pou de sa confiance envers toi, de bonne grâce tu étais son saute-ruisseau, accomplissais pour lui de modestes commissions. «?Va chercher maman, elle me dira ce qu’elle en pense. Tiens, va porter ce coffret chez Mme Grenier la voisine et demande-lui s’il lui plaît. En passant, vérifie dans la boîte aux lettres si j’ai reçu le plan que j’ai commandé.?»
D’assistante, tu devins son apprentie. Ravi d’avoir engendré chez toi l’amour du bois, du beau, du travail méticuleux, il faisait preuve d’une patience infinie pour guider tes yeux, tes mains. Tu reproduisais ses gestes avec naturel et facilité. Il te confia d’abord des étapes simples de ses projets?; en te voyant à l’aise il augmenta la complexité de tes tâches. Puis il t’incita à exécuter en entier d’abord de menus objets, bientôt suivis d’autres de plus grand format. Que dire de ton enthousiasme le jour où il te donna carte blanche pour laisser libre cours à ton imagination et ta créativité.
Riche de ses enseignements tu t’es inscrite à une école spécialisée afin de perfectionner tes acquis. De la passion par lui transmise tu as fait plus qu’un violon d’Ingres, tu en as fait ton métier. Ta petite entreprise florissante te permet de matérialiser les mille et une idées qui germent dans ta tête. Et aujourd’hui on dit de toi «?Elle a le compas dans l’oeil.