Une corbeille pour madame Gertrude

Gertrude Robichaud qui aura 100 ans en fin de janvier.
Photo : Dominique Pelletier


Pas superstitieuse pour deux sous, madame Gertrude ne craint pas de se présenter comme la 13e centenaire de Saint-Aubert. « Pour vivre jusqu’à 100 ans, il faut commencer de bonne heure », affirme-t-elle.

Sur la première page du vieux calendrier de l’année 1921, la date du 28 est encerclée pour marquer la naissance de bébé Gertrude dans la famille de Xavier Robichaud. Ignorant la longueur de temps et la dimension de son œuvre, jour après jour, brin par brin, notre centenaire tressera sa corbeille de vie pour la remplir de fleurs de joie, de mirages parfois brisés et des talents réservés pour elle par la Providence.

À l’Est du village, le rang envahi jadis par la nombreuse famille des premiers Pelletier à jamais marquée par ses célèbres jumeaux, sera le témoin de ses jeunes fredaines et de son choix d’unir sa vie à l’un des leurs. Avec Ulric, la tradition se perpétuera à la naissance de deux petits-fils jumeaux. Il fallait donc une idylle. Ce que peut faire une simple balade à bicyclette! Le coquin jeune homme avait-il une idée en tête, un intérêt, ou mieux, un projet pour parader ainsi devant la maison de la belle? Son vélo n’est pas le beau cheval blanc du prince mais il s’envolera avec sa princesse pour un règne de six décennies. Une autre date est encerclée sur la page préférée des mariages en 1946.

Ulric est le fils aîné désigné pour faire vivre le bien paternel. Les beaux-parents et les p’tits oiseaux qui sauteront bientôt hors du nid doivent partager… la jeune épouse aussi. Sous son nouveau nom, madame Ulric Pelletier harmonise le titre de reine au foyer et lui fait honneur. Sa corbeille accumule habileté, courage, travail, abnégation, amour et maman-miracle-de-vie. Les journées trop courtes allument la lampe du soir pour ranger les dégâts de la marmaille, pédaler les coutures d’un vêtement, le rouet, le métier ou rien de moins que laver le plancher. En l’absence de son homme, elle défend le phare et gare aux envahisseurs malfaisants : le renard abdique sans sa poule et pan! la nauséabonde parfumeuse perd son arme. Les moments de détente attendent patiemment leur tour. Elle les saisit au vol à l’aide du clavier de l’harmonium qu’elle actionne avec la justesse de son oreille. Cette habitude vieillit avec elle jusqu’à : pourquoi pas des leçons d’orgue… Eh bien, elle l’a fait. Après tout, elle n’avait que 70 ans!

Le temps vieillot lui permet de bienfaisants instants de trêve, main dans la main avec son compagnon dans la balançoire quand les torrides crépuscules d’été cèdent la place aux fréquentations nocturnes des mouches à feu dans leur campagne silencieuse. Ses talents artisanaux et culinaires grouillent désormais dans les mains de ses filles et son goût de l’art musical chante dans la voix et les doigts des petits-enfants. Cependant, des moments difficiles forment des nœuds dans les brins de sa corbeille  quand surviennent des événements malheureux dont le départ de son compagnon pour un monde meilleur après 63 ans d’union et récemment le décès de sa fille Jacynthe demeure cruel.

Comme pour un long métrage, l’arrière-scène présente l’envers du décor  de sa longue vie. Ajoutons avec elle quelques lignes à son scénario : « C’était hier. Mes petits ont des cheveux blancs. J’ai encore des projets. Mon cœur ne court plus. J’ai tout mon temps. Dans mes mains anxieuses, circulent des Ave sans nombre ».

Aujourd’hui, au son des notes chaleureuses de Michaël et de Peggy, Murielle, Lise, Gaétan, Liliane, France, Dominique et René, 37 petits-enfants, 72 arrière-petits-enfants et 2 arrière-arrière-petits-enfants lui présentent une corbeille débordante de roses d’amour et de reconnaissance. Bon centième anniversaire madame Gertrude!

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