Voir le printemps à l’année

PAR LOUISE CHOUINARD

Tout a commencé à l’arrivée de mes nouvelles lunettes sous un lumineux soleil printanier. Le miroir me rend l’image d’un visage flétri par un long hiver. Horreur ! J’aperçois des millions de ridules autour de mes yeux et sur mes joues, des sourcils en bataille, un menton en chute libre, une bouche plissée, des cheveux lourds pendant lamentablement autour de ma figure et que dire de la peau de mes mains ! Ouf ! Coup de vieillesse. Il faut faire quelque chose sinon, le moral écopera.

La valse des rendez-vous exécute ses premiers pas. Chez l’esthéticienne, nettoyage en profondeur, épilation à la cire, exfoliant, enveloppement corporel, bain d’algues, gel fraîcheur, macération, raffermissant, pressothérapie, facial, pédicure, manucure. Chez la coiffeuse, mousse au shampooing clarifiant, revitalisant intensif et frisettes légères. Les aiguilles de l’acupunctrice ont activé mon foie, question d’éclaircir le teint et enfin, le drainage lymphatique de la massothérapeute a relâché mes muscles très tendus à la réception des nombreuses factures.

Je ne connais rien de plus dispendieux et de plus salutaires que des nouvelles lunettes. Après des mois d’alternance entre le foyer et les bancs de neige, non seulement mon corps mais aussi mon esprit se laissent revigorer par le printemps.

 
Dès les signes avant-coureurs, mes nouvelles lunettes sur le nez, je surveille l’évolution du bourgeon dans sa progression vers la feuille et je cueille des bouquets de « chatons » de saule. Après le croassement des corneilles, le chant des merles d’Amérique réveille les tulipes et le cri des oies blanches soulève l’odeur de la terre. Les bienfaisants rayons du soleil appliquent la chlorophylle à la pelouse.

L’arrivée du printemps incite au renouveau et à la bonne humeur. J’ai une envie irrésistible de recommencer à neuf. Les tracas, les soucis, les rancœurs et la tristesse sont mis en quarantaine avec les lourds manteaux, les bottes boueuses, les mitaines et les foulards de laine. J’ouvre grand les fenêtres de la maison et de mon cœur. Je laisse l’oxygène et le soleil opérer une photosynthèse énergisante dans ma vie. Et, quand le temps est gris, sans penser à rien, oubliant même que j’existe, j’appuie ma joue contre une vitre pour regarder tomber la pluie en écoutant Mozart.

Grâce à mes nouvelles lunettes, les moments les plus lumineux de ma vie sont ceux où je me contente de voir le monde apparaître. 1
1 Mozart et la pluie, Christian Bobin

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